ROLAND HUCKEL

(Strasbourg, 1923 - 2012)

LA MANIPULATION MENTALE

Roland Huckel (avril 1996)
[Texte intégral]

La manipulation mentale se déroule entre un influenceur et un influencé (entre un dominant et un dominé...). Dans nos tentatives de créer des rapports de force et d'influencer notre entourage, le "contrôle mental" fonctionne comme la stratégie globale de mise en tutelle à partir de l'amont, les techniques de manipulation mentale par contre comme les tactiques locales d'action sur le terrain dans l'aval. Différence principale: le contrôle mental est continu (comme la surveillance policière et politique d'un pays) alors que la manipulation mentale, à la recherche de circonstances favorables, est discontinue (comme une intervention policière sur le terrain).

Définition. La manipulation mentale est une technique: elle consiste pour un influenceur à profiter d'une opportunité pour détourner subrepticement vers son profit personnel et son prestige, les ressources matérielles et morales, c'est-à-dire les forces et les faiblesses, les espoirs et les peurs, des influencés confiants.

Terrible effet récurrent: tout manipulé devient d'abord auto­manipulateur (il se ment à lui-même et se modèle par des exercices rituels) puis manipulateur de son entourage, bref mini-gourou !

Trois niveaux progressifs de gravité sont à distinguer:

1. Manoeuvre de manipulation mentale douces

Les manoeuvres de manipulation mentale sont DOUCES dans les relations horizontales des coutumes, à la base des pyramides hiérarchiques, entre frères, pairs ou adeptes: chacun s'attend à être trompé, chacun est à tour de rôle influenceur puis influencé, protecteur puis protégé. L'occasion fait le larron. A ce niveau, la manipulation mentale compte comme une ruse ou une malhonnêteté "normale": elle est rarement ressentie comme faute ou comme délit. Elle irrite cependant celui qui s'en découvre victime !

Il s'agit principalement des crises banales d' hypocrisie entre notre faire et notre dire: langue de bois séductrice (publi- citaire ou prosélytique), simplisme ou généralisation hâtive, série de mensonges, bataille vaniteuse d'auto-justification ou de dénigrement des rivaux, répression moralisatrice, entretien d'un climat d'assiégés par des discours incan- tatoires de persécution... Dans le camp retranché de la communauté, dans leur bulle mentale surtout, les adeptes, tant qu'ils sont obéissants, se croient libres ! La communauté spirituelle devient ainsi la tiède couveuse de la douce manipulation mentale, moralisante et dualiste. Voilà l'infrastructure psycho-sociale qu' installe tout charlatan ambitieux, c'est la rampe de lancement de sa conquête du monde.

2. Manoeuvre de manipulation mentale dures

Les manoeuvres de manipulation mentale sont par contre DURES quand l'influenceur agit en tant que cadre et respon- sable d'un groupe (parent, enseignant, patron...) et qu'il organise de façon préméditée et méthodique les opportu- nités de pièger ses influencés. Il y a alors système conscient de tromperie. A ce niveau, la manipulation mentale est manichéenne et prépare presque toujours un délit ou un crime, une exploitation illégale ou inhumaine.

Il s'agit principalement d'un jeu de cache cache des cadres moyens, tiraillés entre les pressions descendant du sommet ou émanant d'un idéal commun, et les besoins des administrés de la base, bref entre l'idéal et la réalité ! Sous prétexte de les protéger, le moniteur échauffe émotionnellement les disciples par des envolées emphatiques et musicales, par des exercices d'exorcisme des forces du mal, par des initiations rituelles à des secrets ésotériques, par des séries de non-dits aussi qui cachent les ambitions de richesses et d'honneurs de l'élite... C'est un climat de transe et de combat, triomphe du cynisme et de la loi du talion ! Voilà aussi le sectarisme, courant mais inavoué, des groupes orgueilleux et fermés.

Résultat: l'effet hystérique d'empoignade des groupes de pression avec le rival diabolisé (vandalisme, sorcellerie, croisade, racisme violent ...). On évite les malheurs (la peste) en punissant les malheureux (les pestiférés) parce que, pressé, on ne cherche pas les causes réelles (virus ). Voilà l'attitude sacrificielle !

3. Manoeuvre de manipulation mentale écrasantes

Les manoeuvres de manipulation mentale deviennent ECRASANTE, pesant sur les destins de milliers de personnes, quand l'influenceur est un FONDATEUR de groupe (ou son successeur) qui prétend détenir, à lui seul, le monopole des formules de bonheur, de sagesse et de vérité, bref de salut. Le "maître à penser", glorifié par sa mystification fondatrice, organise alors la planète en institutionnalisant les opportunités de manipulation mentale, habillant de peaux d'agneau uniformes ses loups de service ! La pression VERTICALE qu'il exerce secrètement du haut de son sommet hiérarchique à la façon des prestidigitateurs est alors totalitaire :tous les droits et sécurités au sommet, tous les devoirs et risques à la base. Les responsabilités sont confiées aux plus fidèles des cadres, non aux plus compétents ! Aliénés, les adeptes sont heureux !

Par ses manoeuvres hypnotiques d'envoûtement, le gourou enferme ses disciples dans un "cercle magique": là l'impos- sible - par exemple le voyage sur Sirius par suicide - paraît tout à coup possible, désirable même ! Garant de tels espoirs fous, l'escroc devient idole, transforme, ses adorateurs en âmes damnées, en drogués de son délire, et exerce son chantage métaphysique: "Adhérer à son groupe de purs ou bien disparaître, impurs, pour l'éternité". Chef d'oeuvre de la manipulation mentale !

Dans les situations de DETRESSE OU DE CATASTROPHE, chacun de nous se donne le droit de tromper un influencé dans le but de le sauver. C'est LE DROIT, NON-DIT, DE LEGITIME MANIPULATION MENTALE: voilà la justification de la DEPROGRAMMATION d'adeptes de sectes, de la DIPLOMATIE, des SERVICES SECRETS... Les fondateurs utopistes exploitent ce droit non dit EN INVENTANT UNE DOCTRINE D'URGENCE (colonialiste, humanitaire, millénariste, fondamen- taliste, intégriste ou apocalyptique...) qui leur confère alors les droits absolus de vie et de mort sur leurs fidèles. Les voilà surprotecteurs, dictateurs !

Il ne se commet pas de délit ni de crime sans approche manipulatoire (guet, complicité, infiltration ...). L'analyse de la manipulation mentale concerne donc la police, le judiciaire, la détection de l'escroquerie spirituelle, la protection des mineurs, etc... La manipulation mentale est un prédélit.

Préparer patiemment les jeunes à l'autonomie progressive, idéal de l'éducation moderne, voilà le contraire de la manipu- lation mentale. C'est alors le savoir qui transmet le savoir, tandis que la manipulation mentale est, comme la magie et l'hypnose, le pouvoir impatient qui écrase le savoir. Les puissances en place sont donc protégées par les réflexes manipulateurs des gens et ne les interdiront jamais: la manipulation mentale est en effet une réaction, archaïque et tribale, qui glorifie magiquement le discours politique.

Mais cette attitude nous interdit l'accès au monde complexe de la technologie et de l'industrie. L'éducation à l'esprit scientifique nous rend au contraire allergiques aux manipulations mentales, parasites du savoir.

Attention ! Sans le repérage des STRATAGEMES DE MANIPULATION MENTALE DOUCE, les structures de la manipulation mentale restent indiscernables et incompréhensibles. Reste toujours le risque de s'entendre dire: "Mais toi aussi tu simules, tu triches, tu manipules: pourquoi m'accuser moi ?".

Mais celui qui veut vivre sans manipulation mentale, dure ou écrasante, résiste au réflexe du talion et pardonne à ses bourreaux... Il risque ainsi d'être la lanterne rouge de son groupe, la victime émissaire de toutes les épurations. Il restera longtemps incompris, sans prestige, sans pouvoir ni richesse: voilà le MODELE DE VIE NON MANIPULATOIRE, NON SACRIFICIEL AUSSI, issu d'un choix existentiel.

Roland Huckel - Strasbourg - Avril 1996

Bibliographie de Roland Huckel

«Le cercle dit ‘vicieux’ dans la pensée philosophique et scientifique» (Thèse publiée par la «Revue de l’enseignement philosophique» d’août septembre 1970)

«Un billet entre les orteils. Les souvenirs d’un artiste, Malgré Nous. De Strasbourg à Tambov 1939-1945» Edition Jérôme Do Bentzinger, 2001

Collaboration avec la revue «Bouée» de l’Association de Défense des Victimes de Sectes

Etude de Roland Huckel sur la manipulation mentale et ses trois degrés de gravité: doux, dur et écrasant: Une étude de la manipulation mentale par Roland Huckel

Roland Huckel

Né, en 1923, à Strasbourg. Incorporé de force, en 1943, dans l'armée allemande il se bat sur le front russe et en Pologne, avant de rejoindre en 1945 le camp des prisonniers français de Tambov.

Après la guerre il entreprend une longue carrière d'enseignant, d'abord en Alsace - Centre Mertian d'Andlau, Ecole des Frères à Matzenheim, Ecole Sainte Madeleine, Ecole de la Ziegelau, Ecole de Cronenbourg - puis à Agadir au Maroc, pour terminer sa carrière comme professeur de philosophie au Lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg.

 
 
 
Autoportrait par Roland Huckel (huile)

UN BILLET ENTRE LES ORTEILS

Les souvenirs d'un Artiste, Malgré Nous.
De Strasbourg à Tambov 1939-1945
Roland Huckel - Jérôme Do Bentzinger Editeur
isbn 2 84629 062 8 - 23 euros

"Les malgré eux... ont été blanchis par la préférence nationale en 1945...  excusés d'office". André Glucksmann - Le Monde 2 mai 2002.

Mais excusés de quoi, de quelle faute ?

Un texte parmi d'autres qui a fait bondir Roland Huckel et l'a persuadé de publier ses souvenirs de guerre, pour lui, pour ses enfants, pour... ceux qui voudront savoir.

 

Incorporé de force dans cette armée-prison, qu'était la Wehrmacht pour les alsaciens, il utilisa son art, à travers de rapides portraits au crayon, dans l'espoir de tromper la vigilance des "geoliers" et d'organiser au mieux sa fuite.

Prisonnier à Tambov, en mai 45, c'est à travers la décoration du camp et notamment des cuisines françaises qu'il chercha, avec un matériel de fortune, à créer une condition de vie un peu moins rude à tous ses compagnons d'infortune.

"Un billet entre les orteils" est le témoignage d'un artiste-peintre que les hommes ont voulu transformer en soldat, et cela malgré lui. Son art lui a permis de supporter la guerre, en Pologne comme en Ukraine, puis la captivité à Tambov... un témoignage bien entendu, mais aussi un bien beau message. À ceux qui veulent se souvenir, ceux qui veulent savoir, à Monsieur Glucksmann...

ILLUSTRATION DE COUVERTURE: un billet entre les orteils d'un cadavre de prisonnier à Tambov. Dessin de Roland Huckel 2002


UN BILLET ENTRE LES ORTEILS" - PRÉAMBULE

Au moment où se prépare à Schirmeck le Mémorial en souvenir du drame, vécu par les 132'000 "Malgré nous" de l'Alsace et de la Moselle, au moment aussi où, le 13 Octobre 2001, se tient à la Wantzenau la rencontre des rescapés des anciens "1500" prisonniers qui étaient partis de Tambov en été 1944 et qui ont eu la chance de rejoindre l'Armée Alliée en Afrique du Nord, j'ai décidé d'apporter ma contribution au travail régional du souvenir. Ce travail s'accélère sur tous les plans car il est bientôt trop tard pour écouter des survivants de l'aventure 39-45.

En tant que soldat, forcé de porter un uniforme abhorré, je n'ai pas de témoignage important à apporter; d'autres incorporés l'ont fait. C'est que je n'étais soldat que par uniforme non par fonction: j'étais considéré comme "Künstler" par les autorités allemandes, puis russes, et exempté de la plupart des exercices collectifs, cérémonies et commandos...

La particularité de mon parcours tient dans ce dilemme: peut-on être à la fois soldat et artiste ? La question de savoir comment l'Armée Allemande puis l'Armée Rouge ont géré ma double carrière apporte un éclairage sur les mécanismes secrets de la machinerie politico-militaire.

Ces mécanismes précisent cependant une constante bien connue: les manières pour chacun de nous, militaire ou civil, d'exploiter clandestinement les opportunités offertes par notre position pour nous servir du personnel sous nos ordres, de ses compétences et talents, en vue de notre enrichissement personnel ou encore pour notre plaisir !

Cette coutume, officiellement interdite dans toutes les administrations mais officieusement très courante, a été gérée de manière différente par les allemands et par les russes. Les premiers me priaient gentiment de dessiner leur portrait et me rétribuaient toujours en argent ou en cigarettes, les autres me donnaient l'ordre - "Narissoui mi" - et partaient avec le dessin sans même dire "spassiba", laissant la place au suivant pour la pose.

Comment en suis-je arrivé à devenir un portraitiste pacifique au milieu des tourments européens de la seconde guerre mondiale, je me propose de le raconter ici aussi simplement que possible, privilégiant les faits, insistant peu sur les répercussions sentimentales des événements ou sur mes états d'âme. Tout en confessant d'emblée que les souvenirs des événements, vécus il y a plus de cinquante ans, ont perdu de leur netteté dans ma mémoire !

Je ne veux rien prouver: ce n'est pas une thèse. C'est un récit que j'essaie de garder aussi pur que possible de toute idéologie, si toutefois c'est possible. Les lecteurs se chargeront d'y appliquer leurs propres jugements de valeur !

Le genre littéraire de l'autobiographie est suspect, je le sais. Mais les autres genres, comme le récit historique, le roman, l'essai, le poème... ont eux aussi, et tous, des motivations troubles et des effets secondaires indésirables: tous les écrits - même des problèmes de mathématiques - peuvent subrepticement charrier des messages idéologiques, conscients ou subliminaires. Mon intention en tout cas est d'éviter ces effets secondaires autant que possible.

Mon récit ne répond pas aux critères de la science historique. En tant que tel, il peut cependant apporter une série d'informations et d'arguments, aussi bien aux contemporains qui nous méprisent pour avoir accepté de porter un uniforme honni, qu'à tous ceux qui ont survécu à ce drame et qui ne comprennent toujours pas ce qu'il leur est exactement arrivé.

Peut-être vais-je exprimer un voeu qui est déjà comblé à mon insu: mais je serais heureux de trouver une oeuvre d'historiens qui fasse la liste et le récit de tous les "malgré nous" et "malgré elles" du monde et de son long passé, en Asie, en Afrique, en Amérique, etc. Cela nous aiderait à nous insérer dans une catégorie de faits culturels humains et ne nous donnerait pas l'impression d'avoir été des exceptions bizarres, les seuls hommes de ce monde à avoir accepté de nous laisser incorporer de force ! Les historiens, je pense à Bernard Vogler et Alfred Wahl, connaissent peut-être la réponse. Le concept "Malgré Nous" est-il un hapax des chroniques militaires de ce monde ?

Je ne peux pas oublier qu'adolescent, je ne supportais pas quand mon père racontait ses faits de guerre en Yougoslavie en 14/18 dans les troupes allemandes. Il parlait des Oustachis en nous terrifiant: c'étaient ses "Partisans" ou "Terroristes"... Je l'avais trop souvent entendu faire des rapports mensongers d'événements que nous avions vécus ensemble, je l'ai trop souvent attrapé silencieusement en flagrant délit de faux témoignage ("je jure que c'est vrai...") pour avoir encore confiance en ses récits ! Il se donnait systématiquement le beau rôle: en quoi il ressemblait simplement à nous tous... quand nous racontons des faits invérifiables ! Quand nous écrivons notre autobiographie par exemple. Et c'est la mode !

Dans mon récit, le soldat que j'étais n'a vraiment pas joué un beau rôle, évitant tout combat... ! Comme artiste, c'est moi qui me plains d'avoir joué un mauvais rôle, mettant l'art au service de ma survie, dessinant, par intérêt, sous la contrainte et non selon mon inspiration spontanée ! J'en suis encore traumatisé aujourd'hui ! Dans le récit de ma guerre 39/45, je n'ai donc aucun exploit à signaler à mon actif: je n'ai vécu que des séries de défaites et d'aventures ambiguës. Je n'ai donc pas de fierté à raconter les combines et les manipulations par lesquelles j'ai répondu aux situations dangereuses ! Mon récit est plus une confession qu'un cri de victoire ou qu'une exhibition narcissique: ce sont là des conditions susceptibles, je pense, de lui conférer un peu de validité.

Roland Huckel, Ostwald, novembre 2001

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